" I do think he is one of the world's great musicians and visionaries." Charlie Gillet, BBC-London
Depuis plus de 30 ans, Titi Robin a navigué aux confluences des cultures tziganes, orientales et européennes, sur la vague impétueuse et majestueuse qui coule des contreforts de l'Inde à travers l'Asie centrale jusqu'aux rives de la mer Méditerranée. Il y a recherché puis construit patiemment un univers esthétique original.
Mais il est impossible de réduire son art à un simple désir de mixer les sons et les styles. La musique de Titi Robin exprime ce que les mots ont souvent du mal à capter : elle parle de l'extrême solitude de l'âme, de la vérité nue de l'émotion, de la grandeur délicate de l'amour parfois teintée de violence, que la beauté du monde peut éveiller en chacun d'entre nous.
Titi Robin joue la guitare, le bouzouq et le 'oud, et est le compositeur exclusif de ses nombreux projets.
"une des plus singulières trajectoires d'artiste en France."
LE MONDE DE LA MUSIQUE
Thierry Robin dit “Titi”, musicien autodidacte né à la fin des années cinquante dans l’ouest de la France, a construit son univers musical personnel en empruntant autour de lui, à l’instinct, des éléments de langage musical répondant à sa soif d’expression, les deux univers qu’il côtoyait quotidiennement et l’ayant directement et profondément influencé étant les cultures gitanes et orientales.
Avant que le courant des musiques du monde n’apparaisse, c’est au sein de ces deux communautés qu’il trouvera un écho sensible et encourageant, le milieu musical hexagonal dominant ne comprenant alors pas vraiment sa démarche. Les fêtes communautaires arabes et gitanes lui donnent l’occasion de tester la couleur originale de son approche musicale face à ces traditions riches dont il s’inspire mais qu’il n’imite pas, recherchant obstinément une voie qu’il lui semble exprimer avec le plus de justesse sa condition d’ artiste contemporain. Les musiciens qui l’accompagnent alors sont presque exclusivement originaires de ces minorités. Les deux artistes phares dans sa démarche sont Camaron de la Isla, le cantaor flamenco et le maître irakien du ‘oud, Munir Bachir.
photo Louis Vincent
Au début des années 80, il commence à composer dans un style éminemment personnel qu’il n’a pas quitté depuis. En 1984, il se produit (à la guitare, au ‘oud et au bouzouq) en duo avec Hameed Khan, tabliste indien originaire de Jaipur, se produisant aussi bien sur scène que dans les fêtes locales, les clubs et les restaurants orientaux. Son répertoire (instrumental) se constitue petit à petit, ainsi que les bases de son style d’improvisation. Un disque : «Duo Luth et Tablâ», maintenant épuisé et devenu un collector* témoigne de cet univers original.
Duo Luth et tablâ, avec Hameed Khan (photo: D. Meuriault)
En 1987, la scène angevine voit apparaître un groupe étrange : « Johnny Michto », qui mêle la rythmique berbère marocaine, le bouzouq électrifié, la basse rock et les clarinettes et cornemuses ; une tentative de proposer au public une alternative aux combos de rock qui pullulent, en mariant les cultures populaires des membres du groupe. Mais là encore, c’est la communauté maghrébine qui accueille le plus chaleureusement la formation, les « Français de souche » ayant du mal à situer ce style aux références inédites.
photo: Christine Bartaud
En parallèle du duo instrumental avec Hameed Khan, qui mêle improvisations mélodiques et duels rythmiques enjoués, Thierry Robin rencontre le chanteur breton Erik Marchand qui représente pour lui la culture populaire et traditionnelle la plus riche aux abords de sa région d’origine. Ils vont développer ensemble un répertoire de compositions utilisant les modes avec quarts de tons et le mariage de l’improvisation modale orientale de type taqsîm avec la Gwerz, complainte monodique très ancienne dont le chanteur est alors l’un des rares dépositaires avec Yann Fanch Kemener. Ocora Radio-France leur commande un enregistrement : « An Henchou Treuz » (1990) qui recevra le Grand Prix de l’Académie Charles Cros.
C’ est l’amorce de la réunion des deux duos qui formera le « Trio Erik Marchand » pour lequel Thierry Robin compose et arrange l’essentiel du répertoire. Cette formation, d’une grande originalité puisqu’elle réunit un chanteur breton, un joueur de luth arabe et un spécialiste du tablâ indien (pour l’anecdote, c’est une photo de ce groupe qui illustre le premier article consacré à la « world music » dans l’Encyclopedia Universalis) tournera beaucoup, de festivals Womad en scènes consacrées aux musiques contemporaines, du Théâtre de la Ville à Paris au Quartz de Brest, en passant par la scène jazz qui apprécie leur démarche novatrice dans l’improvisation. Ils tourneront aussi à l’étranger, de Québec à Houston, de Marrakech à Jérusalem. En 1991 sort le premier opus sous le nom de « Trio Erik Marchand » : « An Tri Breur » au sein du label Silex. C'est à cette occasion qu'il rencontre Silvio Soave, ingénieur du son exceptionnel qui deviendra son partenaire exclusif pour toutes les réalisations discographiques à venir.
photo:
Cette formation avait fait connaître Titi Robin essentiellement comme ‘oudiste, et un disque sorti en janvier 93 va permettre de mieux situer l’univers du musicien et l’interprète du bouzouq et de la guitare : « Gitans» est un hommage souhaité par l’artiste envers la communauté gitane qui lui a tant appris. Mosaïque de rencontres entre des artistes chers à Titi Robin et qui représentent différentes branches de cette grande famille, de l’Inde du Nord à l’Andalousie, via les Balkans, d’où il puise sa vision musicale personnelle. Musiciens invités: Gulabi Sapera (chant), Bruno el Gitano (chant, palmas, guitare), Mambo Saadna (chant, palmas, guitare), Paco el Lobo (chant, palmas), François Castiello (accordéon), Hameed Khan (tablâ), Francis Moerman (guitare), Abdelkrim Sami (percussions), Bernard Subert (clarinette, cornemuse). Ce disque, et la formation qui va en découler, vont rencontrer un large public, réunissant à la fois les aficionados avertis et les amateurs de musique méditerranéenne. « Gitans » tournera du Japon à l’Hollywood Ball (USA), de l’Afrique du Sud aux grands festivals européens de musiques du monde.
Début 96, rompant avec cette aventure collective éclatante, sort un disque instrumental, entièrement improvisé, « Le Regard Nu », aboutissement d’une année de recherche expérimentale. Thierry Robin s’est inspiré des poses de modèles féminins, à l’instar d’un peintre ou d’un sculpteur, pour nourrir ses improvisations musicales, au ‘oud et au bouzouq, en solo. Ce disque unique reste une de ses grandes fiertés et a conquis un cercle d’admirateurs sur toute la planète.
Les tournées de Gitans se poursuivent, ce dont témoigne «Payo Michto» en 97, disque live avec Francis Varis à l’accordéon.
Gitans (photo: )
Titi Robin souhaitait trouver une voie tissant des liens avec les musiques populaires occidentales modernes, ce qui conduisit à une nouvelle formation, incluant dans l’orchestration le saxophone, la batterie et la basse. Ce sera :«Kali Gadji ». Les influences gitanes et orientales, toujours très présentes, se mêlent à la tchatche en français ainsi qu’aux polyrythmies d’Afrique de l’Ouest. Les musiciens invités sont Renaud Pion (saxophones), Abdelkrim Sami (chant, percussions), Farid “Roberto” Saadna (chant, guitare, palmas), Jorge “Negrito” Trasante (batterie), Gabi Levasseur (accordéon), Alain Genty (basse) et Bernard Subert (hautbois, cornemuse). Cet orchestre tournera plusieurs années en parallèle de « Gitans ».
C’est en 2000 que sortira : « Un ciel de Cuivre », album qui de l’avis de Titi Robin, est le disque représentant le mieux son univers musical dans sa diversité. Quinze musiciens sont invités dont Farid “Roberto” Saadna, Gulabi Sapera, Keyvan Chemirani, François Laizeau, Renaud Pion, Negrito Trasante, Francis-Alfred Moerman, ... Voici ce qu’il en dit: « Ce nouveau disque n’est pas centré sur une formation orchestrale précise, à la différence de PAYO MICHTO ou KALI GADJI, les précédents. Il est le témoin de la diversité de mes influences et, je l’espère, de la cohérence de mon univers esthétique. Les cultures gitanes, méditerranéennes et balkaniques sont toujours bien présentes, mais c’est avant tout une vision personnelle du monde que je souhaite exprimer à travers ces mariages musicaux qui sont mon quotidien. Ce projet a un point commun avec le disque GITANS sorti en 1993: C'est un voyage, chaque mélodie a une saveur particulière, chaque rythme a son histoire, la géographie des origines culturelles reflète en miroir le paysage intime du voyageur. Il y a des mélodies intimistes et des rumbas festives, des chants déchirés et une berceuse gitane, des musiques de danse puissamment orchestrées et des trios apaisés, des montagnes enneigées et des rivages ensoleillés, du sang, des épices et du miel, et d'autres choses encore que vous découvrirez peut-être avant moi.…."
En studio à Waimes (photo: A. Von Buxhoeveden)
Une formation en sextet tournera désormais en permanence, présentant des thèmes issus de ce disque mêlés à des compositions plus anciennes.
Sextet (photo: Véronique Guillien)
Est présenté également sur scène un trio instrumental (‘Oud, guitare, bouzouq/accordéon/percussions) avec Francis varis et Abdelkrim Sami, puisant dans l’ensemble du répertoire de Titi, qui se produira surtout à l’étranger, en particulier au Moyen-Orient.
Depuis l’année 1992 , Thierry Robin n’avait cessé de collaborer avec Gulabi Sapera, à laquelle il avait d’ailleurs consacré un livre « Gulabi Sapera, Danseuse Gitane du Rajasthan » (2000, Naïve/Actes-Sud). Elle était fréquemment l’invitée des spectacles de Titi et les chansons « Pundela » issue du disque « Gitans », comme « La rose de Jaipur », dans « Un ciel de cuivre », montraient à quel point la rencontre entre ces deux artistes suscitait l’émotion.
Titi et Gulabi à Jaipur (photo: Véronique Guillien)
En 2002 sort un opus qu’ils co-signent : « Rakhî » consacré au mariage de leurs univers respectifs, sur la base de chansons de la caste des Kalbeliyas, les charmeurs de serpent dont Gulabi est la danseuse emblématique et internationalement reconnue. Un spectacle où sa chorégraphie et les compositions de Titi Robin s’assemblent a vu le jour en septembre 2002 et est annoncé sur de nombreuses scènes françaises et internationales. Bénéficiant d’une création lumière de Pascale Paillard, cette nouvelle aventure scénique, baptisée "JIVULA" reçoit un accueil extrèmement chaleureux.
Café de la Danse 2002 (photo: Bill Akwa Bétoté)
La même année, il réalise l’intégralité de la bande-originale du film de Manuel Boursinhac « La Mentale». Le réalisateur tenait à l’univers musical de Titi pour accompagner ses images et ce fut pour ce dernier une nouvelle aventure qui lui a beaucoup a appris et qu’il souhaite renouveler.
2004 : sortie de l’anthologie ALEZANE chez Naïve. Présentation d’ « Alezane » par Thierry « Titi » Robin: “Ces deux disques correspondent à une sélection d’enregistrements portant sur une douzaine d’années, mais puisent dans environ vingt-cinq ans de composition. Dans mes précédents albums, j’ai toujours cherché à marier les thèmes dansants et intimistes de la manière la plus fondue possible. Ici, au contraire, nous avons dressé un panorama en classant les morceaux en deux catégories : les airs rythmés (CD I « Le jour ») et ceux plus calmes (CD II « La Nuit»). Le véritable défi est d’exprimer, à l’intérieur d’un système artistique qui s’est plus imposé à moi que je ne l’ai choisi, mon chemin de musicien contemporain, toutes les couleurs et les parfums qui me tournent autour et me traversent. J’ai invité Eric Roux-Fontaine pour les aspects visuels de ce projet. Eric est un créateur contemporain, peintre, photographe, parcourant depuis une dizaine d'années les cultures gitanes. Il a accepté de réaliser entièrement la conception graphique de ce double album. "
photo et peinture: Eric Roux-Fontaine
La même année, Eric Roux-Fontaine demande à Titi Robin une suite de textes poétiques pour intégrer son livre RAJASTHAN, un voyage aux sources gitanes” aux éditions du Garde-Temps. Titi poursuit, à l’aide de l’écriture, la même recherche esthétique.
extrait de "Kalakars Colony" (Eric Roux-Fontaine)
Titi continue de tourner de par le monde: Il participe, avec Gulabi Sapera, au Virasat Festival de Jaipur en janvier 2004 et l’automne le voit en concert durant six semaines en Afrique Australe et dans l’Océan Indien (A Addis Abeba, de très nombreux artistes éthiopiens (dont Mahmoud Ahmed) viennent applaudir Titi, Gulabi et les musiciens de la formation); il se produit lors de l’édition lisboète du gigantesque “Rock in Rio” (après y avoir joué en 2003 au Brésil) site du festival et parcourt bien sûr les routes françaises et européennes. Il prépare en Inde fin 2004 un spectacle “en famille” avec la nouvelle génération (Maria, La Coque, Dino Banjara -voir page créations). Il joue par deux fois à Paris (en mars 2004, au Sunset puis au Café de la Danse) et en février 2005 aux Bouffes du Nord: Il y présente, dans ce cadre magnifique qui correspond vraiment à son univers artistique, l’ensemble des formations et des artistes avec qui il travaille, et ces concerts, tous à guichets fermés, sont d’intenses moments d’émotion. Il s’associe à Alain Bashung lors de l’invitation de ce dernier à sa carte blanche de la Cité de la Musique en juin 2005 et leur duo inédit en surprend plus d’un. En août 2005, il se produit successivement à Beyrouth, dans la belle salle du Music-Hall (où il retrouve de nombreux amis libanais)
Parallèlement, durant le printemps et l'été 2005, il enregistre un nouvel album: “ces vagues que l’amour soulève”, très bien accueilli par le public et la critique (voir en page "actualité"), et réalise la musique du film de Florence Quentin “Olé!" (avec Gérard Depardieu, Gad Elmaleh et Sabine Azéma). L'année 2006 sera en partie consacrée, en plus des nombreux concerts prévus, à la sortie d'un coffret DVD présentant l'univers de Titi et la création "JIVULA" avec Gulabi Sapera, ainsi qu'un CD live issu de captations réalisées en 2005 de ses différentes formations. Deux nouveaux projets éclosent également cette même année: une création baptisée "MICHTO MALOYA" l'associant au chanteur de maloya Danyel Waro et la composition de la B.O. du film d'animation d'Emmanuelle Gorgiard "LE CID".
Suite en page "actualité"
"ces vagues que l'amour soulève" (photo Louis Vincent)
KALI SULTANA l'ombre du ghazal
photo Louis Vincent
SORTIE AUTOMNE 2008 !
KALI SULTANA L’ombre du ghazal
Nouveau spectacle original de Titi Robin / nouveau CD Automne 2008 – durée : 1h45’ Francis Varis : accordéon, écriture des cordes Ze Luis Nascimento : percussions Kalou Stalin : basse Renaud Pion : clarinettes, saxophones, écriture des cordes Maria Robin : chant, danse Anne Berry : alto Aude Marie Duperret : alto Véronique Tat : violoncelle Titi Robin : ‘oud, bouzouq, guitare, composition, direction artistique
Qui est la Kali Sultana ? Où et comment la rencontrer ? C’est à ces questions que Titi Robin répond dans son nouveau spectacle. Pour ce promeneur sans papiers ni frontières, qui arpente inlassablement depuis trois décennies le chemin poétique, philosophique et mystique reliant l’Inde du Nord à l’Andalousie, la Kali Sultana est cette incarnation féminine de la grâce, cet idéal de beauté après lequel courent les innombrables musiciens dont il a eu le bonheur de croiser la route. Elle est cette muse universelle, cette figure imaginaire et pourtant omniprésente, dont tout créateur rêve d’embrasser l’indicible et insaisissable splendeur. Elle est, pour citer le poète Hafez de Shirâz, "comme la nouvelle lune qui éclaire doucement le chemin des égarés, puis se retire sous le voile des nuages." Avec sa guitare, son bouzouq ou son ‘oud, Titi Robin n’aura lui-même jamais cessé de poursuivre cette recherche, depuis le bassin méditerranéen, où il aura découvert très tôt la richesse musicale des communautés gitanes et arabes, jusqu’à l’Asie centrale et les Balkans, où sa soif de découverte et de volupté l’aura naturellement porté.
Kali Sultana, le spectacle, est donc à la fois le récit de cette quête et un portrait en mouvement de cette créature impalpable et flottante, dont les traits se dessinent au gré de la musique. C’est aussi, comme toujours avec Titi Robin, un périple intérieur commun au musicien et au public, à travers les sentiments que révèlent les enchaînements et les mariages de mélodies et de rythmes, de compositions et d’improvisations, de danses et de chants.Accompagnés en fond de scène d’une projection de peintures évoquant les différents ciels que rencontre le voyageur sur sa route, les thèmes musicaux, comme toujours essentiellement des compositions de l'artiste, se suivent sans interruption, plongeant le spectateur dans un véritable bain sonore et visuel. Une expérience sensorielle singulière, qui épouse et reflète le "regard nu" et panoramique que Titi Robin porte sur le monde.
Pour mener à bien ce projet, qui résonne à la fois comme la synthèse de trois décennies de vagabondages et comme un nouveau point de départ, Titi Robin s’est entouré des compagnons de route qui l’escortent fidèlement depuis plusieurs années. Le bassiste Kalou Stalin et le percussionniste Ze Luis Nascimento apportent leur sens de l’écoute et leur science innée du rythme. Maria Robin, la fille de Titi, se fend ponctuellement d’interventions chantées et dansées aussi gracieuses qu’incisives. L’accordéoniste Francis Varis et le souffleur Renaud Pion (flûtes, saxophones, hautbois…) apposent sur la trame musicale toute une palette de nuances et de vibrations. Tous deux se partagent en outre les arrangements de cordes. Titi Robin poursuit en effet sur scène l’approche esthétique engagée dans ses deux derniers projets discographiques, l’album « Ces Vagues que l’amour soulève » et la bande originale du film « La Mentale » : il fait à nouveau appel à des instruments à archet (les altos d’Anne Berry et Aude Marie Duperet et le violoncelle de Véronique Tat), dont la mission est de donner à sa musique ce qu’il décrit joliment comme "un manteau pour l’hiver". "Les cordes sont là pour habiller le corps de la musique, le mettre en valeur et non le camoufler, explique-t-il. C’est donc une coupe sobre, discrète, qui se fait oublier. Ainsi vêtue, la musique n’a plus froid : elle respire, sourit et ose s’épancher."
Avec Kali Sultana, Titi Robin s’épanche en effet comme jamais : il rend hommage à ce langage musical sans cesse réinventé, dont il a hérité en se baignant depuis des années dans ce long fleuve qui s’écoule depuis le nord de l’Inde jusqu’à l’ouest de la Méditerranée. Car il existe bel et bien un courant esthétique continu et puissant, une connexion profonde qui relie le Rajasthan à l’Andalousie, via les Balkans, l’Anatolie, l’Irak, l’Iran ou le Pakistan. Une flamme entretenue depuis des siècles, autant par les cultures gitanes nomades, qui n’ont cessé de fusionner avec les mondes sédentaires traversés, que par l’inépuisable vitalité des formes populaires méditerranéennes et orientales. Cette histoire, dont Titi Robin est lui-même devenu l’un des acteurs et l’un des conteurs, constitue l’incandescent fil rouge de Kali Sultana. Elle rappelle que, sans de généreuses et fructueuses confrontations, les musiques gitanes, arabes, orientales et européennes n’auraient pas développé l’intarissable faculté d’invention qui est la leur. "Vouloir nier ou ignorer cette réalité est l’un des gros mensonges actuels, affirme Titi Robin. Aujourd’hui, je veux nommer cet héritage."
Dans son spectacle, Titi Robin montre enfin que cet héritage dépasse même la seule sphère musicale. "Les cultures gitanes ne sont qu’un révélateur, explique-t-il, elles créent le lien entre l’Orient et l’Occident. Mais ce qui compte, c’est le sens de tout ça, souterrain mais essentiel : c’est une philosophie du monde. Je ressens intimement que les Gitans ont secrètement véhiculé la pensée soufie, c’est-à-dire la jouissance dans la recherche de la beauté, et l’incarnation de cette quête dans tout ce que la vie comporte, de la violence à la tendresse, de l’amertume à la douceur." En célébrant la Kali Sultana, Titi Robin rejoint et prolonge cette pensée, qui court depuis l’Inde jusqu’à l’Europe, depuis les ghâzals – cette forme poétique orientale très populaire - jusqu’à la poésie andalouse, et à l’ombre de laquelle sa musique a pris racine et prospéré. "L’ombre du ghâzal, c’est ça, comme une poésie instrumentale. Au moment où les mots sont impuissants, la musique prend le relais, comme disait Fürtwangler."
Ce que rappelle éloquemment Kali Sultana, c’est que la beauté est un dédale sans fin. L’explorer, la sonder, ce n’est pas se retirer du monde ni perdre la vie. C’est au contraire s’engager dans l’existence avec tout le poids et la richesse des émotions qu’éveillent ce genre de démarche. "Des milliers de fois, j’ai plongé dans cette rivière sans fond, mais c’est dans un trou d’eau que j’ai trouvé la précieuse perle", dit le Qawwal. C’est à cette expérience à la fois intime et extrême que convie le nouveau spectacle de Titi Robin.
projet Louis Vincent
JAADU (la magie)
NOUVEAU DISQUE ET NOUVEAU SPECTACLE EN 2009: La rencontre entre Titi Robin et Faiz Ali Faiz s’est faite au sein du Festival Les Escales à Saint-Nazaire en 2006 puis s'est concrétisée en 2008 grâce aux Festival de Saint Denis et au Traumzeit de Duisburg. Les deux musiciens ont créé bien plus qu’un simple dialogue entre deux répertoires. Ils ont décidé d’aller plus profondément vers un travail de création commune. Titi a donc composé pour ce projet un ensemble de mélodies originales, choisissant avec soin les modes et les rythmes illustrant son rapport personnel à l'univers du qawwali, et Faiz Ali a cherché des inspirations dans les textes poétiques ourdous pouvant s’allier parfaitement à ces créations instrumentales. Puis il a façonné l’ensemble pour qu’il se prête à une interprétation par un groupe de qawwali. Ensuite, ils peaufinèrent arrangements et orchestrations. Cette création commune est une première. Elle permet à une des plus grandes voix du Pakistan de sortir du cadre strict de la pratique soufi et des cérémonies de qawwali pour s’épanouir au contact d'un répertoire mélodique inédit. Et l’on se rend compte que, de la France au Pakistan, il est des pistes insoupçonnées qui mènent à des échanges entre chant et musique parce que les cordes vocales et les dix doigts de chaque être humain aspirent sans doute à la même plénitude. C’est alors que s’opère la mise en commun : une voix, une guitare ou un rubab, le chœur et le tabla de l’un, l’accordéon et les percussions de l’autre, une clarinette, un harmonium… Et chacun s’écoute et chacun s’épaule, s’étonnant presque de la fusion possible. C’est une sorte de chant long qui s’appuie sur la structure musicale, ce chant qui habille volontiers une seule syllabe de plusieurs notes pour laisser parler les sentiments, en faire le tour et souligner chacune de leurs couleurs. Ce type de chant que se partagent les chanteurs de flamenco, les Gitans de Hongrie, les castes du Rajasthan, les chanteurs classiques de l’Inde ou du Pakistan. Un chant qui prend le temps de dire ce que ne dit pas la parole. Et la musique vient comme vient la guitare en Andalousie ou le rythme au Pakistan. La musique s’en mêle et parfois la guitare, le bouzouq ou le rubab afghan s’embrasent, flambés de flamenco, gorgés de tous les orients, assoiffés de partages et d’échanges, allumés de la voix de Faiz Ali Faiz. Et la guitare s’impose, monte, interrompt, heureuse, tendre, sensuelle. On dirait que les doigts de Titi s’agenouillent sur les cordes pour que l’instrument s’incline et lance un chant de dignité et de respect en réponse à la voix du qawwal. Et le chanteur poursuit, emportant les notes qui viennent d’illuminer son chant, soulevé par cette danse instrumentale subtile, parade amoureuse irrésistible des cordes de l’instrument à celles de la voix. Parfois les deux s’envolent ensemble, enlacés dans la même ascension, comme si chacun aidait l’autre à atteindre l’extase puis le repos nécessaire qui s’ensuit dans le silence retrouvé avant l’étreinte suivante. Thierry Robin et Faiz Ali Faiz ont la maîtrise du langage qui rend ce genre de rencontre possible. Loin d’être une démonstration massive de vocabulaire et de dextérité, cet échange se fait, comme il se doit, sur une écoute mutuelle, sur un respect et sur une soif du même nectar, celui qui permet aux musiques de s’approcher à petits pas, en confiance, sans jamais se toiser. Mais en finissant par s’aimer dans un même élan. Etienne Bours
CD ACCORDS CROISES
photo Louis Vincent
Le triptyque LES RIVES 2010 / 2011
"Dans le domaine dit des « musiques du monde », il est un ordre économique, social et culturel que j’ai jamais pu ni su assumer, qui nous voit, artistes occidentaux, aller dans des pays de riches traditions musicales, vers l’Est et le Sud, et récolter des musiques, du répertoire, rencontrer des musiciens, puis revenir fructifier cette manne dans ce monde privilégié de l’occident nanti, là où le marché de l’art est structuré de manière suffisamment rationnelle pour pouvoir construire une carrière et vivre de son travail. Cela nous semble normal. Le public de ces pays n’a que rarement l’occasion de juger du résultat de notre travail puisqu’il est souvent difficilement disponible sur place. Il est peut-être temps d’inverser ce courant. C’est en tout cas une nécessité personnelle pour la cohérence et l’équilibre de mon parcours humain et artistique. J’ai souvent déjà été confronté à la difficulté d’échapper à cet ordre des choses.
Le projet Je souhaite réaliser dans chacun des trois pays suivants: l’Inde, la Turquie et le Maroc (trois étapes essentielles dans ma vision et trois pays dans lesquels j’ai déjà une pratique et une histoire particulière artistique et personnelle) un CD musical de la manière suivante: - Apporter un répertoire original personnel représentatif à la fois de mon style et de ce qu’il doit au pays en question, en témoignage de ce que je dois à cette culture, influence qui a nourri une création originale et novatrice qui ne veut pas oublier ses sources. - Réunir en studio un ensemble de musiciens et musiciennes et un ingénieur du son du pays, - Mixer, produire, et réaliser (y compris l’aspect visuel) du disque avec des partenaires locaux, - Distribuer ce disque en premier lieu dans le pays, avec le soutien de médias locaux et si possible en l’accompagnant d’une tournée sur scène. A chaque fois, le répertoire m’est propre, mais interprété en mariant le (les) style(s) local (locaux) au mien. J’ai proposé à la maison de disque Naïve, qui a l’exclusivité de mon travail discographique, de réunir ces trois disques « import » dans un coffret (1) qu’elle distribuera en France et dans le reste du monde. Le coffret international comprendra un livret traduisant les textes des pochettes d’origine (en hindi, turc et arabe). Une cinéaste indienne, Renuka George, suit l’aventure dans les trois pays et raconte à sa manière le déroulement de ce voyage. Cela fera l’objet d’un film et d’un DVD accompagnant la sortie du coffret. Musicalement et stylistiquement, il y aura un travail de correspondances entre les répertoires des trois disques, afin de mettre en évidence les différences de style et les nombreux points communs entre les pays. Certains thèmes seront joués dans les trois disques, certains poèmes traduits dans les trois langues, avec un arrangement différent correspondant aux musiciens présents et à leurs instruments, et il y aura aussi des liens avec des interprétations déjà réalisées par le passé en France. Paradoxalement, reconnaître et honorer mes sources et les commenter par ces écrits me permettra de mieux définir mon propre style qui est, je le revendique volontiers, tout à fait iconoclaste." Titi Robin
photo Louis Vincent
Thierry « Titi » Robin est un artiste en marge. On le situe dans une mouvance « musiques du monde » qu’il ne reconnaît pas, car elle lui semble témoigner d’un profond ethnocentrisme, en créant une barrière entre les musiques « ethniques » occidentales (rock, jazz, …) et les autres ! Pour lui, le métissage des musiques n’est en aucun cas une valeur en soi, mais simplement une réalité, sa réalité. L’essentiel étant de trouver la voie la plus juste entre le sentiment à la source de la création et la forme artistique chargée de l’exprimer, qu’elle se matérialise dans un style purement traditionnel ou qu’elle bouleverse les codes établis. Traçant sa propre route, il a su écouter les encouragements d’artistes éminents comme les chanteurs flamencos Fosforito ou Chano Lobato, ainsi que le virtuose du ‘oud Munir Bachir, qui ont reconnu dans ce parcours atypique une sincérité et une authenticité, par delà les différences.
Pour Titi Robin, sa discographie est telle "une roue qui tourne", et le dernier album éclos est d'actualité comme celui paru il y a quinze ans, ils disent tous une part importante de la vérité de l'artiste. Il est donc important qu'ils soient tous disponibles sur la durée. Ils s'éclairent les uns les autres et une des clefs de "Kali Sultana" habite peut-être sous "un ciel de cuivre", comme il est sans doute nécessaire de connaître ce qu'est un "regard nu" pour savourer pleinement tous les secrets de "ces vagues que l'amour soulève" ou de "Rakhî". Titi Robin tente, patiemment, de peindre une toile au sein de laquelle tous ses albums ont un sens particulier.